Après une vendange compliquée, une période chaotique qui a empêché les primeurs de se tenir en avril comme d’habitude, les châteaux et l’interprofession ont enfin pu rouvrir leurs portes et leurs chais, avec de strictes consignes sanitaires. Comme chaque année, c’est le meilleur millésime qu’on ait jamais vu… Une fois la porte passée, les masques tombent ! C’est peu pratique de déguster avec.

Alors, si l’on considère que 2018 avait été une année très difficile sur le plan sanitaire (pour la vigne), 2019 a été une année très facile sur ce plan (sauf pour les populations), comme en témoignent les rendements des domaines en biodynamie : 50 hl/ha, comme un domaine conventionnel. Je pense d’ailleurs que contrairement à la pensée panurgienne de nombre de commentateurs du vin, le retour des hauts rendements est une nécessité, notamment pour contrebalancer le réchauffement climatique. Mais ce n’est pas ici le lieu d’en discuter.

Revenons à nos Mouton, et résumons en une phrase le millésime 2019 : la qualité s’est faite notamment sur le choix de la date de vendange, avant ou après la pluie. Avant, les vins sont lourds et alcooleux, après, les vins retrouvent de la fraîcheur et donnent des cuvées de grande classe. (C’est un peu synthétique mais si vous voulez des explications détaillées pour chaque château, allez sur leurs sites).

On trouve des très bons vins dans toutes les gammes de prix, lesquels sont d’ailleurs plus raisonnables que d’habitude, dans le sillage de l’excellent Pontet-Canet, et sur toutes les rives, car si Saint-Émilion a souffert, on y trouve d’excellents vins ainsi qu’à Pomerol. Les Graves n’ont pas eu de chance avec les blancs, qui ne pouvaient pas supporter ce climat, ni avec les rouges qui sont assez bons, mais sans plus, sauf un. Saint-Estèphe, fort de son terroir si particulier, et Pauillac ont dans l’ensemble bien réussi, Saint-Julien nous offre des vins remarquables même dans des propriétés habituellement moins en pointe, et Margaux fait preuve d’une forte hétérogénéité.

Y a-t-il un vin d’exception ? Pas dans ce que j’ai goûté à ce jour, en revanche il y a beaucoup de grands et de très grands vins. Largement de quoi se faire plaisir, avec des prix jusqu’à -35%, bravo Bordeaux, et le prochain qui me dit que Bordeaux c’est cher, je lui en colle une.

Que retenir de 2019 ? Un enseignement et des vins. Pour l’enseignement, le nouveau format des dégustations, entre professionnels, est quand même un vrai plus pour la qualité de celles-là. Il suffira de les organiser un peu mieux. La date est aussi meilleure pour la qualité des dégustations.

Pour ce qui est des vins, il y en a beaucoup à retenir, je ne donne ici que mes coups de cœur personnels sans tenir compte du prix, la totalité des vins dégustés sur simple demande par mail. 

Commentaire par région

Saint-Estèphe : nombreuses réussites à tous les niveaux, bon retour de Cos d’Estournel et belle constance de Montrose, ma recommandation particulière va à trois châteaux aux prix raisonnables, Lafon-Rochet, Capbern, Phélan-Ségur.

Pauillac : l’excellence se maintient en général mais on distinguera particulièrement l’écurie Mouton (peut-on réellement écrire cela ?) avec un Clerc-Milon extraordinaire, Mouton-Rothschild qui tient son rang, et Armailhacq en progrès constant, puis Pontet-Canet enfin abordable, et un des très grands vins de l’année : Pichon-Baron.

Sur une note triste, je dirai même amère, l’équipe technique de Lynch-Bages, décidément à la traîne, nous livre une pâle prestation sur l’ensemble de leurs domaines qui oscille entre le pire et le moyen. Je sais que nombre de cireurs de pompes les complimentent sur leur travail, mais dans complimentent il y a surtout « mentent ». C’est rendre service aux producteurs de dire quand ça va, et quand ça ne va plus. Un des deux « zéros » de l’année !

Saint-Julien : De vraies surprises cette année, et des confirmations. Toujours région la plus homogène, par son terroir concentré, Saint-Julien offre une belle brochette de pépites viticoles. Cette année, je retiens comme souvent Lagrange (mais comment font-ils ?), Beychevelle (pour la première fois en 27 ans), Léoville-Las-Cases, Léoville-Barton (et Langoa), et bien sûr Branaire-Ducru.

Margaux : à choisir, Malescot-Saint-Exupéry et Siran tiennent la corde, et on retrouve la confirmation des progrès de Brane-Cantenac, mais je tiens à saluer la belle réalisation de Durfort-Vivens, qui progresse encore en faisant absolument tout ce qui m’agace : le discours pontifiant sur le climat, sur la biodynamie, les amphores… Mais si cela m’irrite, je dois reconnaître la grande élégance de ce vin qui n’a pas toujours été à telle fête. La biodynamie je dis oui, quand c’est un bon vigneron et un bon vinificateur, étape que trop de vignerons oublient… Quant aux amphores, sans être convaincu de l’intérêt de vinifier dans un contenant que les Romains avaient abandonné au profit du tonneau gaulois, au moins celles-là n’ont pas altéré la vendange !

Graves : un seul nom à retenir, Olivier ! Sa performance en rouge est incroyable, on a l’impression que tous les bons choix ont été faits, le vin est presque parfait, probablement le meilleur de son histoire. Mais élargissons un peu le commentaire : les blancs ont beaucoup souffert, Mission-Haut-Brion ressort grâce à sa forte proportion de Sémillon, évidemment Domaine de Chevalier tient la route, mais on déguste généralement de parfaits jus d’ananas sans doute agréables avec une salade de fruits, mais pas dans mon verre ! Qui dira tout le mal que le Sauvignon fait à Bordeaux ? Une fois de plus, je me dévoue. Pour les rouges, quelques bons vins y compris Clarence de Haut-Brion, ce qui est rare, mais moins d’enthousiasme qu’en 2018 dans l’ensemble.

Saint-Émilion : terre de contrastes, on y trouve le meilleur : Cheval-Blanc, Canon, Clos-Fourtet, Quinault-L’Enclos, Grand-Corbin-Despagne, mais aussi le pire. Et souvent. Vins durs, trop extraits, déséquilibrés, où l’on a l’impression de lécher du papier de verre… je ne sais pas qui les conseille, mais il faut arrêter !

Pomerol : à part Beauregard, Feytit-Clinet, Nénin, pas de grande émotion, pas de grande déception, une année sérieuse et sans éclat. Moins de variations qu’à St-Émilion. On me dit que La Conseillante est très réussi, ce que je crois volontiers, mais je n’ai pas pu le goûter.

J’allais oublier de mentionner les régions périphériques, mais on pouvait aussi déguster un très bon Clos de Boüard (supérieur à La Fleur de Boüard), ainsi que Fourcas-Dupré, Branas-Grand-Poujeaux, Mauvesin-Barton… 2019 propose aussi de tout petits prix de qualité.

C’est donc une année à mettre dans sa cave absolument, mais en faisant attention à la sélection, essentielle pour un millésime aussi contrasté !

Sur demande, notes détaillées sur tous les châteaux dégustés cette semaine, y compris Sauternes pour la première fois (autant dire que mes commentaires sont seulement indicatifs avec très peu de garanties d’avoir raison, un bon dégustateur de primeurs devant apprendre pendant 20 ans, un dégustateur de Sauternes pendant 40…) 

Vins notés de 0 à 5, 2 constituant déjà un vin correct, 3 un bon vin, 4 un très grand vin, 5 les vins exceptionnels, autant dire qu'il n'y en a pas tous les ans...